UA-48769767-1
Site logo

Les observateursCentenaire de la Première Guerre mondiale.

Stacks Image 472
Stacks Image 565

Héros discrets de la première guerre aérienne
Lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale au printemps 1914, le concept de force aérienne restait en grande partie à inventer. Chaque pays ne disposait que d’une poignée d’aéroplanes peu performants, non armés et sans radio. La force britannique ne comptait que sur une soixantaine d’appareils. L’aviation militaire canadienne elle-même était inexistante.

Sam Hughes, alors ministre de la Milice et de la Défense du Canada, justifiait sa position : «L’aviation ne jouera jamais de rôle dans une affaire aussi sérieuse que la défense d’une nation» (affirmant également que «l’avion est une invention du diable»). Même son de cloche en France. Car pour l’état-major français, l’aéroplane était «tout juste bon à effrayer les chevaux». Le futur maréchal Foch avait tranché: «Tout ça, pour l’armée, c’est zéro !».

La suite des événements leur donna évidemment tort. La Première Guerre mondiale servit au contraire de puissant stimulant à l’aviation. À la fin du conflit, l’Angleterre avait fabriqué plus 55 000 avions et l’Allemagne plus de 48 000.

Les premiers combats aériens n’avaient cependant rien d’impressionnant : on s’attaquait au pistolet, à la carabine, on se lançait des fléchettes, des grappins, voire des briques !

Toutefois, il devint rapidement clair que la reconnaissance aérienne, elle, allait jouer un rôle de premier plan.

Les ballons
Très tôt, l’emploi des ballons captifs pour l’observation s’imposa. L’armée allemande la première en démontra les avantages en multipliant les victoires rapides en début de conflit. Les troupes au sol bénéficiaient de l’appui tactique de huit compagnies de ballons d’observation, connus sous le nom de «Drachen» (mot signifiant en fait cerf-volant). Les alliées - dont les services de reconnaissance dépendaient encore en bonne partie de la cavalerie - réorganisèrent en catastrophe leurs effectifs. À l’automne 1914, la force française lançait à son tour dans la mêlée 10 compagnies d’aérostiers, totalisant 30 ballons. Dès lors le rythme de production ne cessa de s’accélérer, totalisant du côté français quelque 1 700 ballons fabriqués au terme de la guerre.

Juchés dans leur nacelle d’osier du lever au coucher du soleil, les observateurs prenaient des photographies aériennes et fournissaient en temps réel – grâce à une ligne téléphonique les reliant au sol – des renseignements stratégiques sur le mouvement des troupes ennemies, le déplacement des convois, l’érection d’hôpitaux de campagne (généralement prélude à une offensive), etc. Mais surtout, ils effectuaient le repérage des batteries ennemies et coordonnaient le réglage des tirs de l’artillerie, activités pour lesquelles ils devinrent à leur tour la cible des canons à longue portée.

Pour éviter d’être abattus à leur tour, les aérostiers français développèrent une dramatique manœuvre d’évitement - désignée «manœuvre de Ludion» - aussi simple qu’affolante : dès qu’il apercevait l’éclat d’un coup de canon pointé en sa direction, l’observateur dans la nacelle ordonnait par téléphone à l’opérateur du treuil au sol une montée ou une descente en catastrophe, de l’ordre de 5 mètres par seconde. Sachant que l’obus mettait environ 45 secondes à parcourir la distance, on espérait que celui-ci rate sa cible en passant trop haut ou trop bas… Les Allemands réagirent en pilonnant les positions terrestres, dans le but de détruire la liaison téléphonique et les installations du treuil. D’un côté comme de l’autre, la victoire passait désormais par la neutralisation de l’observation aérienne.

Un général allemand a écrit: «L’effet des innombrables ballons qui se suspendaient sur les lignes françaises comme des grappes de raisin fut déprimant, car tout homme isolé, toute mitrailleuse isolée se croyaient reconnus, observés, soumis à un tir parfaitement réglé».

Le même constat était noté du côté allié. Le caporal suppléant Paul-Émile Bélanger, du 22e bataillon canadien, s’est rappelé de la bataille de Passchendaele en ces termes: «Les bombardements étaient terribles, car grâce à leurs ballons d’observation, ils pouvaient tout voir d’en haut. Alors, au moindre petit mouvement que nous faisions, ils ouvraient le feu sur notre section avec des bombes fusées».

Le besoin d’éliminer les ballons d’observation stimula en retour le développement de l’aviation de chasse. Munis de balles incendiaires ou explosives, les avions mitraillaient l’enveloppe des ballons remplis d’hydrogène qui, en un rien de temps, s’embrasaient dans le ciel. Bien que fortement défendus, les ballons constituaient une cible prioritaire et, selon certaines sources, leur espérance de vie n’excédait guère une quinzaine de jours. Heureusement, contrairement aux aviateurs, les aérostiers disposaient généralement de parachutes.

M. Francis Bourne du 10e Bataillon canadien fut le témoin d’une telle attaque à Vimy en 1917, qu’il a décrit en ces mots: «L'avion allemand vient dans notre direction et il tire sur trois ou quatre des ballons, le long de la ligne. Et évidemment, aussitôt qu'une balle les frappe, le feu prend, et les gars sautent, sautent de la nacelle qui est suspendue, les observateurs. Et il a tiré sur eux. Et puis, il vient dans notre direction […] Pendant qu'il était occupé, deux ou trois de nos avions sont revenus d'un vol en territoire ennemi, et ils revenaient au bercail, c'était des triplans. C'était la première fois que je voyais un triplan – un avion avec trois paires d'ailes. Et ils s'en viennent, et évidemment ils voient le maudit Allemand et ils le descendent».

Souvent une première ligne de ballons était déployée tout près du front. Vulnérable mais mobile, celle-ci pouvait se replier rapidement vers une seconde ligne, puissamment défendue celle-là et hors de portée des canons ennemis. Si l’aviation de chasse était en mesure d’assurer la maîtrise du ciel, les ballons pouvaient être positionnés aussi près que 4 ou 5 kilomètres du front (la moyenne étant 7 à 10 km). Les treuils n’étaient souvent espacés que de 700 ou 800 mètres, formant une ligne impressionnante d’observatoires dans le ciel. Le 5 mai 1916 à Verdun, une tempête soudaine brisa les amarres de 24 ballons, dont 21 furent emportés derrière les lignes allemandes.


Les cerfs-volants d’ascension
Les premiers ballons utilisés étaient sphériques, ce qui les rendait inopérants par vent supérieur à 35 km/h. S’inspirant des succès de Samuel F. Cody en Angleterre, des unités de cerfs-volants d’ascension furent mises sur pied pour combler cette lacune et ainsi compléter le système des ballons. Les cerfs-volants prenaient donc le relais des ballons les jours de grand vent (on espérait également que les cerfs-volants offrissent une cible moins facile).

En France, le programme fut placé sous la responsabilité de Jacques T. Saconney, officier d'aérostation. Quand la Première Guerre mondiale débuta, la France disposait ainsi de douze sections de cerfs-volants opérationnelles, intégrées aux compagnies régulières d'aérostiers. Le commandant Saconney recrutait ses effectifs auprès des clubs amateurs. L'Union des Cerfs-Volantistes de France (UCVF) avait en effet été fondée en 1907 et regroupait 25 clubs pour un total d'environ 700 membres. Plusieurs de ces membres avaient développé leur propre matériel d'ascension. En 1913, le catalogue du club de Lille proposait par exemple un ensemble complet pour la somme de 2 800 francs (par comparaison le prix d'un avion oscillait entre 7 000 et 25 000 francs). Le tout incluait cinq cerfs-volants, une nacelle pliante pour deux personnes, un treuil en fer forgé à deux tambours, un câble en chanvre graissé de 500 mètres, un câble de rappel et divers accessoires.

Chaque unité française disposait de deux voitures à tubes d’hydrogène pour le gonflement des ballons, et d’un camion doté d’un treuil double comprenant un câble de 5 mm pour les ballons et un de 2 mm d’une longueur de 2 000 mètres pour les cerfs-volants. À ce câble on fixait un premier cerf-volant dit «pilote» (aussi appelé «julot»). Pour l’envol, on déroulait environ 400 mètres de câble, qu’on rembobinait à toute vitesse, ce qui lançait vivement le cerf-volant dans le ciel. Comme l’a écrit Joseph Branche dans son livre Les ballons d’observation 1914-1918, «On mesurait à la sortie du treuil la tension provoquée par le cerf-volant; l’officier de manœuvre décidait à ce moment du nombre qu’il fallait mettre en ascension pour enlever la nacelle et l’observateur […]. Lorsque le train de cerfs-volants était en ascension à une altitude où le vent était régulier en intensité et en direction, généralement entre 400 et 600 mètres, on accrochait la nacelle sur le câble et on larguait […]. Quand il perdait de l’altitude, l’officier de manœuvre faisait ramener du treuil pour enrouler du câble et créer un vent relatif qui permettait la remontée de l’ensemble».

L'apport des sections de cerfs-volants durant la guerre fut non négligeable. Du 27 septembre 1914 au 10 février 1915, la 30e compagnie (commandée par Saconney) totalisa 48 heures d'ascensions, principalement consacrées au réglage de tirs et au repérage des positions ennemies. Qui plus est, dans la seule journée du 1er décembre 1915, le sergent Mathieu de la 48e compagnie localisa successivement trois batteries allemandes dans les sous-bois, détruites en quelques tirs de canons grâce à ses directives.

Chaque compagnie comptait sur un double matériel et était donc en mesure de faire des observations soit en ballons captifs, soit en cerfs-volants. Les cerfs-volants étaient déployés quand les vents se situaient entre 10 et 20 mètres par seconde (36 à 72 km/h). Une compagnie se composait d’une trentaine d’officiers et de quelque 150 soldats, comprenant plusieurs ouvriers de métiers spécialisés. Un camion accompagnait chaque déplacement, muni à l’arrière d’un puissant treuil actionné par le moteur débrayé du véhicule.

Le Français Maurice Arondel a ainsi décrit les conditions de travail des ascensionnistes: «En 1915, dans l'Artois, j'ai fait un certain nombre d'ascensions en cerfs-volants, la marotte du commandant Saconney. Je crois même détenir le record d'altitude avec cet engin: trois heures à 600 mètres. Il était difficile d'obtenir des résultats précis avec un tel appareil à cause des changements d'altitude fréquents au cours d'une même observation». L’observateur J. Mathieu fut plus chanceux: «La visibilité était très bonne, un ciel bien ensoleillé, sans aucun nuage, ma vue s'étendait à plus de 50 km. La nacelle était parfaitement stable, sans aucun mouvement. J'avais l'impression d'avoir été cloué dans le ciel. C'était merveilleux». Aux dires du Colonel Guillotin: «La nacelle était très étroite, l’observateur y était comme encastrée. Il est facile d’imaginer l’ampleur des mouvements de la nacelle quand le train de cerfs-volants perdait ou augmentait d’altitude par l’irrégularité du vent. Par vent régulier, le train de cerfs-volants figurait un i dans le ciel; l’observation à la jumelle était alors facile. Mais personnellement je n’ai éprouvé cette facilité que très rarement. Il fallait un cœur bien accroché et seulement 24 ans pour surveiller les lignes ennemies»…

Les «saucisses»
À partir de 1916, la production des ballons Caquot – de forme allongée et dotés d’empennages gonflés par le vent – permit d’opérer par vent plus fort. Surnommés «saucisses» à cause de leur forme, ce développement technologique, couplé au perfectionnement des avions de reconnaissance, rendirent progressivement caduques les unités de cerfs-volants.

Les ballons de type Caquot furent désignés du nom générique de «ballons-cerfs-volants» (expression prêtant quelque peu à confusion mais sans rapport avec les cerfs-volants précédemment mentionnés). Les Britanniques utilisaient l’acronyme KB (Kite Balloon) et KBO (Kite Balloon Observer) à leur sujet. Notons que plusieurs Canadiens ont servi comme KBO au sein des Balloon Corps britanniques, certains au prix du sacrifice ultime. Tel fut le cas du capitaine Edward A. Wickson, dont le ballon prit feu près de Dickebusche en septembre 1918. Selon un témoin, son ballon n’avait pas suffisamment d’altitude pour permettre à l’officier et à son observateur de sauter en parachute.

Les avions de reconnaissance
Au début de la guerre, les piètres performances des aéroplanes en faisaient des cibles faciles pour les tireurs au sol (il fallait souvent compter une quinzaine de minutes pour atteindre à peine 800 mètres d’altitude…). Mais au fur et à mesure des progrès technologiques, les avions de reconnaissance jouèrent un rôle accru. Le principal problème toutefois restait la communication des informations en temps réel. En effet, peu d’aéroplanes étaient dotés de radio. Au mieux, les renseignements étaient insérés dans des sacs spéciaux et largués à des endroits convenus d’avance. Mais comparé à l’efficacité du réseau téléphonique des observateurs dans leur nacelle, un tel système faisait piètre figure.

Quelques aéronefs furent équipés d’un transmetteur rudimentaire de télégraphie sans fil (sans possibilité de réception). Une fois à l’envol, l’équipage déroulait à la traîne une longue antenne de cuivre de plus de 60 mètres, et transmettait en code morse à l’aveugle. Les unités au sol accusaient réception en plaçant sur le terrain de grandes bandes de tissu blanc, visibles du ciel, dont la forme spécifique indiquait la teneur du message destiné aux aviateurs.

Rectangle……. «Message non reçu ou incompris»
L ……………… «Canons prêts à faire feu»
K……………… «Affirmatif»
N……………... «Négatif»
T……………… «Revenez à la base».

Les vols de reconnaissance en rase-motte au-dessus des tranchées représentaient certe un grand péril pour les aviateurs. Mais le travail le plus considérable des avions de reconnaissance fut sans conteste la photographie aérienne. Au temps de la Première Guerre mondiale, cette activité constituait une prouesse autant technologique qu’humaine. Travailler par froid glacial à plus de 5 000 mètres d’altitude, sans oxygène, dans un avion à cockpit ouvert, n’était pas une sinécure…

Au sol, des sections mobiles avec chambres noires portatives attendaient le retour des avions, de telle sorte que l’état-major pouvait disposer des photos 30 minutes à peine après leur réception. En France, plus de 1 000 préposés étaient assignés au développement des photos, dans des laboratoires capables de développer plus de 5 000 photographies par nuit. Un nombre formidable de photos aériennes fut ainsi pris durant la Première Guerre mondiale (ce qui, compte tenu de l’immobilité relative du front pendant pratiquement cinq ans, peut surprendre).

Par exemple, lors de la bataille de la Somme en 1916, les aviateurs britanniques rapportèrent plus de 19 000 photographies des tranchées allemandes, desquelles furent produits 430 000 imprimés. Au cours de la seule année 1918, la Royal Air Force réalisa plus de 2.5 millions de clichés. Regroupées en mosaïques photographiques, des milliers de cartes en furent produites et distribuées aux généraux sur le terrain.

Les photos servaient aussi aux observateurs dans leurs nacelles, lesquelles (contrairement au passage furtif des avions) occupaient une position stationnaire dans le ciel pendant des heures. Les aérostiers annotaient ainsi leur copie de travail d’informations stratégiques minutieuses telles que : «8572 ne tire plus», «7675 pas vue en action depuis le 21.10», «8077 suspect», ou «seules les batteries 8372 et 8674 paraissent actuellement occupées» (voir photo en début de texte).

Le Français Félix Peaucou a ainsi résumé l’épopée des observateurs : «Ayant servi, de mon côté, dans l’aérostation proprement dite et, durant toute cette interminable guerre, vécu toutes les vicissitudes et les catastrophes que connurent les ballons, je puis signaler toute l’endurance, tout le courage des ascensionnistes qui, dans ces vulnérables aérostats comme dans les fragiles cerfs-volants, les yeux rivés à leurs jumelles, restaient des journées entières à observer les mouvements de l’ennemi, à régler les tirs de notre artillerie; et cela par tous les temps: le froid, la pluie, le vent, l’orage».

Sources :
P. Thiffault, «Sur la trace des cerfs-volants», Éditions Tifographe, 2013
P. Thiffault, «
Au temps des premières ailes», Éditions Tifographe, 2004
I. Dumielle, «1914-1918, Au-dessus des lignes», Éditions Airelles, 2003.
Lt. G.S.B. Fuller, «Observer R.F.C.». CAHS Journal vol. 3 No.1, 1965.
S.Nègre et D.Autha. «Les ballons-cerfs-volants». Production L’espace photographique Arthur Batut, 2003
«Anciens Combattants Canada»,
http://www.veterans.gc.ca/fra/remembrance/history/first-world-war/
«Carnet de vol – ballons captifs»,
http://www.carnetdevol.org/ballons-captifs/grande-guerre.html
«Cerf-Volant Ancien»,
http://cerfvolantancien.free.fr
«Cerf-Volant Historic»,
http://cerf.volant.historic.free.fr
«Les cerfs-volants de Félix Peaucou»,
http://xvm-188-60.ghst.net

Stacks Image 590
© 2014 Image-innée — Contactez-nous